Eugène Delacroix, "La Chasse aux lions"

(Saint-Maurice, 1798 – Paris, 1863)

La Chasse aux lions

1854-1855
Huile sur toile.
Signé et daté en bas au centre : EUG. DELACROIX 1855
Hauteur sans cadre, 175 cm ; largeur sans cadre, 360 cm
Dépôt de l'Etat, 1856.
Collection du musée des Beaux-Arts, par transfert de propriété des oeuvres de l'Etat déposées à Bordeaux avant 1910, 2012.

La France de Napoléon III organisa sa première Exposition universelle des produits de l’industrie sur les Champs-Elysées ; elle souhaitait ainsi répondre au succès de celle organisée à Londres en 1851. La commission impériale répartit les « produits » entre deux sections distinctes : les produits de l’industrie et les cinq mille œuvres d’art retenues par un « jury mixte international ». A côté des écoles allemande, anglaise, belge, hollandaise, italienne ou suisse, la France occupait plus de la moitié du palais des Beaux-Arts situé entre la rue Marbeuf et l’avenue Montaigne. S’affirmant ainsi aux yeux du monde comme la nouvelle patrie des arts, l’Etat demanda alors aux gloires de son école - Ingres, Delacroix, Decamps et Vernet - de venir présenter leurs chefs-d’œuvre dans deux salons situés au centre de l’édifice. Seuls, les deux premiers peintres, supposés rivaux par l’opinion publique et les organisateurs, jouissaient chacun d’une salle entière, quoique Delacroix dut partager la sienne avec quelques confrères moins prestigieux.

Alors au faîte d’une carrière émaillée de scandales et de critiques véhémentes, Eugène Delacroix sélectionna trente-cinq toiles qui retraçaient trente-trois ans d’activité depuis La Barque de Dante (Salon de 1822, Paris musée du Louvre) jusqu’à la dernière commande de l’Etat passée un an plus tôt : La Chasse aux lions. Pour l’occasion, il « emprunta » quelques-unes d’entre elles à des musées et à des amis qui les possédaient. En revanche, la Chasse aux lions constituait une nouveauté pour laquelle l’Etat avait libre choix du thème à son auteur. Ce dernier avait sans doute murement réfléchi à son projet et, comme le laisse supposer son Journal, en avait négocié le thème en amont avec l’administration.

Delacroix s’intéressait à la représentation animalière depuis la fin des années 1840 et se rendait souvent au Jardin des plantes en compagnie du sculpteur Barye. Mais, il gardait à l’esprit les œuvres de son plus illustre prédécesseur : Pierre Paul Rubens (1577-1640). « Cabinet d’histoire naturelle, public les mardi et vendredi. Eléphants, rhinocéros, hippopotames, animaux étranges ! Rubens l’a rendu à merveille » (Journal, 19 janvier 1847).

Il est de tradition d’écrire que le peintre s’inspira de la Chasse aux lions du maître flamand que le musée de Bordeaux possédait depuis 1805. Il pouvait certes, sans revenir à Bordeaux, étudier l’œuvre à partir de la gravure de Soutman, mais nous savons, par une lettre, qu’il la trouvait inférieure à La Chasse à l’hippopotame de Munich. Un dessin du Louvre, daté de 1845, montre que Delacroix travaillait ce thème cynégétique à partir de la Chasse aux lions (v. 1621, Munich, Alte Pinacothek) dont le musée parisien possédait une copie dessinée pour la gravure de Schelte a Bolswert, mais aussi à partir des combats de l’Italien Antonio Tempesta (155-1630).

Entre avril et la fin de juillet, Delacroix composa sa scène à partir de nombreux dessins préparatoires, pour les groupes et la composition d’ensemble, et d’esquisses peintes, passant de masses colorées tournoyantes (Paris, musée d’Orsay) à une scène plus aboutie (Stockholm, Nationalmuseum) destinée au jury. Ce travail préparatoire, élaboré à partir du centre de la toile, permettait le passage de la demi-teinte au ton voulu pour donner un équilibre entre la spontanéité de l’esquisse, l’agencement chromatique et la lisibilité de la scène. A partir de l’œuvre de Rubens, Delacroix déconstruisit la composition originelle, qu’il trouvait trop désordonnée, afin de reconstruire et réarticuler les figures pour plus de lisibilité. L’imbrication des différents groupes et le mouvement violent des corps tournoyants constituent le sujet et l’originalité du tableau.

Le Journal indique précisément le début de la réalisation définitive, le 30 juillet, et témoigne de la remise en cause incessante de ses choix chromatiques. Malgré un effort soutenu, Delacroix n’acheva son œuvre que quelques jours avant l’ouverture de l’exposition le 15 mai.

Lorsque l’œuvre fut présentée, elle surprit tout le monde, par la violence du sujet et la vigueur de sa réalisation, et par l’éclat et la vigueur de sa palette : « La Chasse aux lions est une véritable explosion de couleur (que ce mot soit pris dans le bon sens). Jamais couleurs plus belles, plus intenses, ne pénètrent jusqu’à l’âme par le canal des yeux » écrivit Baudelaire dans un article du Pays le 3 juin 1855. De son côté, Paul Mantz critiqua la composition : « Seul le paysage est superbe ».

Quelques mois plus tard, l’Etat déposait l’œuvre au Musée de peinture et de sculpture de Bordeaux installé dans l’hôtel de ville, comme « pendant » de la Chasse de Rubens. Les visiteurs remarquaient l’entassement et la mauvaise visibilité de la collections dans les salons du rez-de-chaussée et dans les salles qu’occupait la Faculté depuis les années 1830. Un premier incendie se produisit dans l’édifice en 1862 et endommagea quelques œuvres. L’essentiel fut cependant préservé et gagna alors un « local en planches » (une galerie), au centre du jardin de l’hôtel de ville, pendant les travaux de réfection. Devant la dégradation des peintures, le conservateur décida de les rapatrier dans les salons dans l’attente du projet d’un nouveau musée. Par une fatalité déconcertante, un second incendie se déclara le 7 décembre 1870 et détruisit ou endommagea gravement trente-et-un tableaux, dont une majorité de grands formats, et endommagea quarante-sept autres. La Chasse de Rubens compta parmi les victimes du sinistre et celle de Delacroix subit des dégâts irrémédiables au point qu’elle resta dans un « magasin » municipal. Etant donné sa connaissance des techniques de son maître Delacroix, Andrieu proposa ses services pour la restauration dès 1871. Au terme de sept ans de consultation, il fut décidé de restaurer l’œuvre en l’état mais de la laisser en réserve. Entretemps, la Ville décida la construction d’un musée d’après les plans de son architecte Charles Burguet entre 1875 et 1881.

Cette toile reste capitale dans la carrière de Delacroix car, comme l’a rappelé Vincent Pommarède dans le catalogue Delacroix les dernières années, elle synthétise trois thèmes majeurs du peintre (orientalisme, chasse et représentation animalière) et résume ses principales préoccupations sur le mouvement, l’expression, la couleur et la technique. Le peintre s’était déjà essayé à ce sujet en réalisant en 1854 La Chasse au tigre (Paris, musée d’Orsay) commandée alors par le marchand Weill. Dans sa volonté de renouveler un sujet déjà traité, Delacroix peignit en 1858 une seconde version (Boston, Museum of Fine Arts) où il sépare les protagonistes dans un souci de clarté et en 1861 une dernière version (Chicago, Art Institute) plus nerveuse et au paysage plus prépondérant.

En choisissant un sujet traité par ses prédécesseurs flamands et italiens des XVIe et XVIIe siècles, mais aussi par des peintres français du XVIIIe siècle (Boucher, Oudry), Delacroix s’inscrivait dans une thématique fréquemment abordé. Mais en se mesurant à Rubens, il montre aussi sa propre perception de son rôle, sinon de sa place dans le panthéon des grands maîtres de la peinture européenne. Tout au long de sa carrière, Delacroix n’a eu de cesse de se mesurer aussi à ses illustres prédécesseurs (Léonard de Vinci, Raphaël, Rubens et Le Brun) et, par un curieux paradoxe, les ravages du feu ont renforcé les effets plastiques et dramatiques de cette œuvre.

La Chasse aux lions fut la dernière grande composition de Delacroix présentée au public. Dans son désir permanent de se renouveler, le peintre s’intéressa encore à cette représentation cynégétique en 1858 (Boston) et 1861 (Chicago). Malgré les nombreuses critiques, elle bénéficia rapidement d’une renommée auprès des amateurs et des artistes qui venaient l’étudier et la copier au musée de Bordeaux. Parmi eux, figurèrent Andrieu, le paysagiste Daubigny, le jeune Odilon Redon (1867, musée d’Orsay, dépôt au musée des Beaux-Arts de Bordeaux et Winterthur, Kunstmuseum) ou, moins connus, J. Coudray (Bordeaux, musée des Beaux-Arts) et le baron de Gervain (idem). Malgré le sinistre, elle continua à inspirer certains contemporains à l’instar d’un Charles Dufresne (vers 1929, Musée national d'art moderne, Paris, déposé au musée des Beaux-Arts de Bordeaux).

Image de La Chasse aux lions de E. Delacroix

La Chasse aux lions de E. Delacroix, Bordeaux, musée des Beaux-Arts