Tableaux en quête de propriétaires

Focus sur les œuvres Musée Nationaux Récupération (MNR) conservées par le musée des Beaux-Arts de Bordeaux
De nombreux musées de France conservent dans leurs collections des œuvres identifiées par le sigle « MNR » signifiant « Musées Nationaux Récupération ». Derrière cette appellation qui constitue également le préfixe de leurs numéros d’inventaire se cache le passé mouvementé de ces œuvres d’art saisies par le régime nazi du IIIe Reich mené par Adolf Hitler, puis rapatriées en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. 
 
Le musée des Beaux-Arts de Bordeaux conserve dix œuvres répertoriées « MNR » qui ont l’obligation d’être exposées au public afin que tout chercheur travaillant sur les spoliations ou tout éventuel ayant-droit puisse établir leur provenance (consultez ici les fiches des 10 MNR dans la base de données des collections). 
 
Pour renforcer leur visibilité, le musée les signale aux visiteurs grâce à une cocarde rouge qui porte l’inscription « Œuvre spoliée, nous recherchons son propriétaire », présente sur les cartels de chacune de ces œuvres. Cette volonté s’inscrit dans la lignée des 80 œuvres restituées par l’ensemble des musées d’Aquitaine depuis leur dépôt par l’État en 1951.
 
 

Historique de ces œuvres spoliées

Durant la Seconde Guerre mondiale, près de 100 000 biens appartenant principalement à des familles juives, des francs-maçons et des opposants au régime du IIIe Reich furent volés par l’Allemagne nazie. Adolf Hitler confia personnellement la mission de spoliation d’œuvres d’art ou Raubkunst à Otto Kümmel, conservateur des musées nationaux d’Allemagne. L’objectif premier fut de rapatrier toutes les œuvres d’art d’origine allemande créées depuis le XVIe siècle mais l’appétit du gain entraîna la confiscation de collections privées et publiques dans tous les pays annexés par le régime. Ce pillage systématique fut confié à l’ERR ou Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg für die besetzten Gebiete ou l’état-major d’intervention du commandant du Reich Rosenberg pour les territoires occupés. 
 
Le dictateur du régime national-socialiste souhaitait exposer les pièces maîtresses de l’art européen sur le sol allemand dans une perspective de réécriture de l’histoire de l’art conforme à l’idéologie nazie. Pour ce faire, un colossal musée fut prévu à Linz en Autriche, ville où Hitler passa une partie de son enfance. Les plans de ce vaste complexe architectural qui devait se nommer le Führermuseum prévoyaient d’accueillir plus de 4000 tableaux ! Les œuvres pillées non retenues pour le projet de Linz furent transférées dans d’autres collections de musées du régime promouvant déjà l’idéologie fasciste.
 
En France, en réponse à la profanation culturelle subie pendant l’Occupation, certaines pièces des collections nationales furent évacuées de Paris et cachées dans des domaines du Sud-Ouest du pays. Celles qui furent déjà saisies dans la capitale étaient entreposées par les S.S. dans les salles du Louvre mais l’espace devint rapidement trop étroit et le musée du Jeu de Paume, situé place de la Concorde, fut réquisitionné à son tour par le régime. C’était au sein de cette institution que travaillait alors l’attachée de conservation et résistante, Rose Valland qui fit secrètement un inventaire des collections, suivant la trace de ces œuvres volées et déportées en Allemagne. Son travail inestimable d’identification et de localisation permit de récupérer de nombreux objets d’art après la défaite du IIIe Reich. 
 
Au lendemain de l’Armistice, les œuvres spoliées ainsi que celles acquises sur le marché de l’art entre 1939 et 1945, connues de l’Office des biens et intérêts privés et de la Commission de récupération artistique, furent en grande partie retrouvées. En 1949, sur les 61 233 objets renvoyés en France, plus de 45 441 furent restitués à leurs légitimes propriétaires ou héritiers directs. Toutefois, en dépit de cet important de travail de restitution, plus de 13000 biens ne furent jamais réclamés et furent vendus par l’État français. L’administration ne conserva que 2143 objets spoliés. Ceux-ci furent confiés aux Musées Nationaux, gestionnaires de ces collections et enregistrés dans les inventaires provisoires dits de récupération d’où le sigle MNR ou « Musées nationaux récupération » qui leur est attribué. Exposées dans différents musées de France, les œuvres répertoriées MNR peuvent être, à tout moment, demandées par les ayants-droits, descendants ou héritiers. Sur le plan juridique, défini par le décret du 30 septembre 1949, ces œuvres n’appartiennent pas à l’État qui n’en est que le détenteur provisoire.
 

Les œuvres MNR du musée des Beaux-Arts de Bordeaux

L’histoire des dix tableaux MNR du musée des Beaux-Arts de Bordeaux (visibles sur notre site internet présentant nos collections ici) révèlent différents tourments.
Neuf d’entre eux furent volés puis vendus sur le marché de l’art entre 1939 et 1944, à l’exception de la Scène d’auberge de Bernadus van Schijndel (MNR 740) qui fut saisie par la Möbelaktionbilder, un service chargé de récupérer les biens abandonnés dans les appartements désertés par des familles fuyant le régime nazi. Avant la défaite d’Adolf Hitler, Hercule aux pieds d’Omphale de Gaspare Diziani (MNR 283) et Le Portrait de Richard Robinson de Sir Joshua Reynolds (MNR 335) étaient destinés à rejoindre le Führermuseum de Linz. 
 
 
Hercule aux pieds d’Omphale de Gaspare Diziani (MNR 283)
 
Entre 1950 et 1951, lorsque ces œuvres furent rapatriées en France, elles étaient systématiquement attribuées au musée du Louvre par l’Office des Biens et Intérêts Privés, puis réparties dans les musées de France à la suite de l’étude des besoins des collections ainsi qu’une réflexion sur le patrimoine historique et culturel des villes. Les MNR du musée des Beaux-Arts de Bordeaux furent déposés entre 1951 et 1956. Ces dépôts de l’État sont majoritairement des œuvres britanniques et font écho aux échanges historiques entre la capitale de la Gironde et la Grande-Bretagne. 
 
Ces dix toiles furent présentées en 2012 dans une exposition intitulée L’art victime de la Guerre. Destin des œuvres d’art en Aquitaine pendant la seconde guerre mondiale sous la direction de Florence Saragoza. Aux côtés des œuvres de Bordeaux furent aussi exposées celles de l’ensemble des musées de l’ancienne région Aquitaine. Un catalogue accompagnait cette exposition replaçant ainsi ces œuvres dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale et révélant leur passé tumultueux.
 
 
 

Adresses utiles

Toutes les œuvres « MNR » sont consultables sur la base de données Rose Valland. Le nom de la base rend hommage à la bravoure de la résistante et attachée de conservation du Jeu de Paume qui établit un inventaire secret des œuvres spoliées au péril de sa vie. Cliquez ici pour consulter la base de données. 
 
La bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art (I.N.H.A.) propose une page web consacrée aux bases de données et catalogues sur les œuvres d’art volées et spoliées, regroupant 14 références. Cliquez ici.
 
Le site intitulé “The cultural Plunder by the Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg” met en ligne les sources documentaires et archivistiques de l’ERR (Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg) permettant de retracer l’historique de nombreux objets d’art.
 
La Commission d’indemnisation des victimes de spoliations (CIVS) est chargée de retracer la provenance des œuvres spoliées durant l’Occupation française. Plus d’une cinquantaine de tableaux ont ainsi pu être rendus depuis 1951, sans compter les œuvres appartenant aux autres collections du Louvre et celles des musées nationaux. Pour en savoir plus, cliquez ici.
 

Pour toutes requêtes MNR, il vous suffit d’envoyer votre demande à l'adresse suivante :

 
Direction générale des Patrimoines
Service des musées de France
6 rue des Pyramides
F - 75001 Paris
 

Bibliographie

o Bouchoux Corinne, Rose Valland. Résistance au musée, Paris, 2006
o Bouchoux Corinne et Douzou Laurent, « Si les tableaux pouvaient parler...», Le traitement politique et médiatique des retours d'œuvres d'art pillées..., Rennes, 2013
o Bouchoux Corinne et Douzou Laurent, Saisies, spoliations et restitutions : Archives et bibliothèques au XXe siècle, Rennes, 2012
o Calvi Fabrizio et Masurovsky Marc, Le Festin du Reich. Le pillage de la France occupée 1940-1945, Paris, 2006
o Edsel Robert M., Monuments men : Rose Valland et le commando d’experts à la recherche du plus grand trésor nazi, Paris, 2010
o Feliciano Héctor, Le musée disparu : Enquête sur le pillage d'œuvres d'art en France par les nazis, Paris, 2009
o Polack Emmanuelle et Dagen Philippe, Les carnets de Rose Valland : le pillage des collections privées d'œuvres d'art en France durant la Seconde Guerre Mondiale, Paris, 2011
o Emmanuelle Polack, Le marché de l'art sous l’Occupation : 1940-1944, Paris, 2019
o Saragoza Florence (dir.), L’art victime de la Guerre. Destin des œuvres d’arts en Aquitaine pendant la seconde guerre mondiale. Musées d’Agen, Bayonne, Bergerac, Bordeaux, Libourne, Pau, Périgueux, Château de Cadillac, Bordeaux, 2012
o Valland Rose, Le Front de l’art, Paris, 1997.
o Lesné Claude et Roquebert Anne, Catalogue des peintures MNR, Paris, 2004.
o Fédor Löwenstein (1901-1946) : trois oeuvres martyres, livret de l’exposition du musée des Beaux-Arts de Bordeaux, 2014. 
 

Films

o Le train, réalisé par John Frankenheimer et Arthur Penn, France - États-Unis, 1964
o Le Musée d'Hitler - Sonderauftrag Führermuseum réalisé par Jan N. Lorenzen et Hannes Schuler, Allemagne- Pays-Bas-France, 2006
o Monuments Men, réalisé par George Clooney et Grant Heslov, Allemagne - États-Unis, 2014
o La Femme au tableau, réalisé par Simon Curtis, Grande-Bretagne - États-Unis, 2015
o L’Antiquaire, réalisé par François Margolin, France, 2015.
Anonyme anglais XIXe siècle

Anonyme anglais XIXe siècle, Réunion de famille. MNR 334, conservé par le musée des Beaux-Arts de Bordeaux