L’œuvre présente le modèle à mi-corps se détachant d’un fond neutre et occupe pratiquement tout le champ du tableau. D’une main, le personnage tient la pipe et de l’autre, une cruche de vin en terre cuite. L’éclairage contrasté accentue les traits grossiers de son visage et son regard provoquant animé par l’ivresse. Son teint rosé et son nez rougeâtre confirmant son goût pour l’alcool subliment la fumée bleue qu’il expire.
Dirck van Baburen saisit avec son pinceau l’âme de cet intrépide buveur. La toile s’inscrit dans le genre des « Tronies » (visages en français). L’objectif du peintre était de capturer une grimace ou une expression modifiant la figure du modèle à un moment précis et montrer son aptitude à retranscrire l’instant immédiat de cette tranche de vie.
Apparentés à la scène de genre, ces portraits présentent une forme de liberté et témoignent de celle qui régnait dans les tavernes en Europe au début du 17e siècle. Proposant tabac, alcool, jeu et musique, ces lieux de convivialité accueillaient tous les citadins qu’ils fussent pauvres, musiciens, bourgeois, artistes ou encore prostituées. La représentation de buveurs s’inscrit dans la lignée du Caravage (mort en 1610), qui au-delà de ses grandes commandes religieuses, créa un modèle pour toute une génération de jeunes artistes ayant fait le voyage initiatique à Rome.
Dirck van Baburen, qui vécut dans la cité éternelle entre 1617 et 1620, faisait partie de ceux qui étaient séduits par le style naturaliste du maître du clair-obscur. La modernité et la désinvolture de sa vie et de son œuvre fascinèrent ses contemporains. Ses peintures inédites proposaient des compositions dépouillées avec des figures schématisées dans une gamme colorée réduite et contrastée et ce langage pictural était facile à imiter, comme en témoigne Le Fumeur de pipe.
Si le peintre hollandais s’appropria les thématiques et la technique picturale du Caravage, il sut néanmoins adapter sa production artistique à son public hollandais. En effet, l’iconographie du fumeur était un motif populaire dans les scènes de genre hollandaises. Importé du nouveau monde, le tabac fut rapidement associé au vice. Les livres d’emblèmes moraux, tels que les Sinnepopen de Roemer Visscher (Amsterdam, 1614) dénoncent l’attrait et les dangers de la nouveauté en présentant l’image d’un fumeur de pipe. Texte et image font référence à une mise en garde biblique « car mes jours s'évanouissent en fumée » (Psaumes CII : 3).